
MON CORPS N’EST PAS UNE PLUME, IL PÈSE LE POIDS DES CHEFS-D’OEUVRE QUE J’AI VISITÉS
MON CORPS N’EST PAS UNE PLUME, IL PÈSE LE POIDS DES CHEFS-D’OEUVRE QUE J’AI VISITÉS

MON CORPS N’EST PAS UNE PLUME, IL PÈSE LE POIDS DES CHEFS-D’OEUVRE QUE J’AI VISITÉS
Poésie
Par : Ayayi Togoata APEDO-AMAH
Éd. Germinale, 102 pages, Lomé, 2026.
Et soudain, Togoata, tempétueux dans ses dernières publications, est… serein, calme même, on dirait… Je parle de l’usage des mots, de l’expression des sentiments et des pensées. Togoata est ici poète, un vrai, et cette réussite surprend sincèrement, quand on a encore en esprit le beau tumulte et les férocités apocalyptiques du « Chien qui fume » ou de « Tyranneaux paranos ». Ce sont des poèmes en prose ; pas toujours, mais souvent comme cela. En treize chapitres ou séquences. Ça ne s’épluche ni ne se décortique, mais se lit, se ressent. D’entrée de jeu — le ton est calme, plutôt détendu : « Mon corps traverse les nuages de fines dentelles aux reflets adamantins. Mon corps n’est pas une plume, il pèse le poids des chefs-d’œuvre que j’ai visités. Mon corps lesté de poésie fend la résistance de l’air dans un écoulement récitatif de vers hélicoïdal. » Ou : « Talons légers comme le vent, m’enfuis vers la plage le corps emmailloté de pestilence. Les vagues tantôt en débandade déferlent avec rage et me lèchent les pieds. Les vagues humiliées et revanchardes réinstallent la mer dans son slip. Et s’envole la myriade d’oiseaux dont les ailes éployées font de l’ombre au soleil. Ils attendent en suspension criarde - cra-cra-cra ! - les déchets humains que vont bercer les flots pour continuer leurs joyeuses agapes, fouettés par le vent de sable roux. » Mais, attention ! Ce n’est pas une métamorphose, encore moins émolliente — Ayé wu bo ! « J’avance. Oui j’avance. J’ai sous la langue la graine ataku de Guinée. J’avance. J’ai sur la langue la feuille kpatima d’hysope. Un pas. Un pas devant l’autre. Plusieurs pas. J’avance. J’avance. Me portent vers l’affrontement suicidaire mes pieds nus aux talons d’iroko. » Le verbe éthiquement rageur demeure — plus beau même, je dirais : « Partout rampent les larves, lèvres fardées d’utopie, bourdonnantes de certitudes. Elles s’insinuent dans les failles de l’homme, désireuses d’offrir le salut à coups d’injonctions, de panser les âmes qui ne réclament que silence et repos. » Les mots de colère qui reviennent avec la percussion intacte : « Les cervelles de cancrelats déshabitées par la raison drainent et drainent les peuples estropiés vers les horizons tumultuaires de la mort. » Ceci : « Et cette humanité fétide suinte sa peur goutte à goutte, sur des peaux gercées, zébrées de plaies et poudrées de poussière. La terre est jonchée d'abandons. » Ou encore : « Les sicaires aux yeux rougis par les nuits insomniaques ont laissé sur le carreau à coups de plomb quelques dizaines d’adolescents pour avoir touché le bronze tabou de leur maître. » De nous qui te connaissons et te fréquentons depuis quarante ans (mon Dieu ! Tout ce temps déjà ! Et ce pays encore plus déplorable que dans notre jeunesse !), de nous donc, témoins oculaires de cette longue persévérance, de cette constance dans la vertu d’esprit… Respect ! Tout cela déploré, il y a par moments, je le disais, comme de la sérénité ; de la paix même. Un retour intime aux aïeux — par l’hommage à l’Aného des origines, à ces pêcheurs qui sont comme un tableau des anciens sur l’Océan… Au vodou aussi, au fâ… Et alors, le poème est contemplatif, puis théâtral (pas au sens péjoratif), ritualisant aussi, en quelque sorte… « À l’extrême Est de la semelle de terre de l’estuaire Apounoukpa l’eau de la lagune et l’eau de la mer s’embrassent impudiques à pleine bouche. Les eaux font méli-mélo et se rentrent dedans. Corps-à-corps eau-à-eau d’eau salée et d’eau douce. Frotti-frotta humide et baisers clapotis qui déculottent le vent. Mélange de fluides couronné d’écume laiteuse au culmen des ébats. Et clapotis-clapota. » « Contre le sort néfaste se dressent devant chaque maison des légba tutélaires au profil inquiétant. Rassasiés d’offrandes de nourriture et d’huile de palme les légba irascibles veillent figures de proue face à l’infinitude de l’océan brumeux qui fume la pipe des écumes. Légba au garde-à-vous dans une patience de pierre pour déjouer des traîtres ennemis les intentions sorcières. » « Sur le talus de la plage gisent les pirogues profilées des pêcheurs. Des pirogues chamarrées de couleurs vives d’inscriptions et de proverbes. Dédiées à Dieu, au Destin ou aux innombrables vodu dont les propriétaires quémandent la protection. Alourdies de filets et de cordes épaisses elles ont posé leur flanc. Le repos bien mérité. » J’imagine le poète assis face à notre Atlantique, genoux relevés, mains jointes… Dos à la « terre jonchée d’abandons ». « Quand viendra m’emporter Kudjésu-la-Mort jetez mon cadavre dans les flots marins et que les dieux me damnent à jamais Quand m’emporteront les courants tout là-bas loin du monde dites que c’était un rebelle qui a vécu de l’autre côté de la lune Pas une larme la mort me mérite et je ne la décevrai point la vie ne laisse pas de regrets à ceux qui l’ont vécue crûment je chevaucherai les cétacés sur le dos des nuages diaphanes en dégustant le vin de palme frais Le deuil ne sied pas à la mort du Dernier Homme de la première barricade Ravalez vos larmes aux survivants je laisse un Testament de rébellion. »
Par le Prof. Théo Ananissoh
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